Secrets de famille

C’est drôle comme les évènements d’une vie coïncident et s’entrechoquent avec une ironie dont seul le hasard est capable.

D’abord la lente agonie d’une histoire, les douloureux malentendus, les plaies mal cicatrisées qui forcent des mots trop violents. Quand on ne sait plus que détruire ce qu’on a construit, au point que la rupture devient inévitable et que, oui, on met un point final à cette histoire. Hier soir j’étais là, vaguement consciente du caractère très photographique du moment, Nujabes virevoltant dans mes oreilles, entourée de nos lettres. Ces lettres que tu m’as rendues (Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi ne pas juste les jeter ? Pourquoi dois-tu toujours blesser et balancer à la face du monde tes propres souffrances ?), ces lettres dans lesquelles j’avais mis toute la fougue et la passion dont mes 19 ans étaient capables. Et puis les tiennes aussi. Tandis que l’orage se déchaînaient, et que les éclairs fendaient le ciel, mes pensées dérivaient lentement et je me suis laissée submerger par la nostalgie. Tu sais, je ne te rendrai jamais tes lettres. Je t’en veux, mais je n’oublie pas qu’avec toi, c’était la première fois que j’aimais aussi fort. Que c’est aussi ce qui a construit la jeune femme de 24 ans que je suis devenue. Hier, je relisais nos lettres, le ciel se déchirait devant moi et les sentiments se mêlaient confusément dans ma tête… Et pourtant, je me suis sentie sereine. Plus sereine que jamais.

Melancholia

Et maintenant, la gifle. Les non-dits, les secrets qu’on t’a forcée à garder pendant de trop longues années, parce que qu’importe le fardeau, elle est résiliente, elle portera, elle a toujours porté ! Elles porteront, en silence. Et soudain, sans crier gare, les mensonges se dévoilent en plein jour.

“Tout ça à cause de ce foutu olivier.”

C’est qu’elle tombe de haut, à 55 ans. Une vraie baffe qui la révèle plus fragile que je n’aurais jamais imaginé la voir.

Mon cœur se fend un peu plus tandis qu’elle égrène les détails sordides, cette multitude de petites brindilles de sens auxquelles elle s’accroche désespérément.

La photo de l’olivier, – tu comprends, tu me parlais de cette photo et moi je l’avais pas vue! – le garage qu’on ne réparera peut-être pas le mois prochain, les somnifères prescrits par le médecin mais qu’elle refuse catégoriquement d’acheter. Les moqueries des élèves, et oui, encore, cette foutue photo de l’olivier.

Sa naïveté.

Son départ de Singapour, qui correspond au début de leur séparation géographique, et qu’elle se sent obligée de justifier en répétant d’un air grave: “Je devais être là pour toi, tu sais, pas à 15h d’avion mais à 3h de train. Au cas où….“. Elle esquisse cette grimace que j’ai si souvent vu déformer son visage. Une grimace qui dit la peur de la mort, l’inquiétude d’une mère mêlée d’un profond déni, qui dit son ambiguïté en tant que femme envers la maladie... Une grimace qui révèle l’anxiété que la simple évocation de cette période vient de raviver en elle. Elle s’est persuadée que c’est parce que la mort guettait sa fille si maigre de tout juste 18 ans, seule dans sa minuscule chambre parisienne, qu’elle est rentrée. Cette brindille-là, qu’elle agite devant moi, est particulièrement piquante et m’égratigne au passage, même si elle ne le remarque pas. Je m’efforce tant bien que mal de ne pas la ranger dans la boîte “Culpabilité“, cette boîte où s’entassent des montagnes d’autres brindilles plus ou moins grosses, et où je devrai bien me résigner à faire le ménage un jour ou l’autre. Je sais au fond de moi qu’elle n’est pas tout à fait honnête sur ce coup-là, que sa propre piété filiale et le chantage de ma grand-mère ont tout autant joué, sinon plus, sur sa décision. Et je refuse ce sous-entendu. Parce que non, c’est pas ma faute si leur couple s’est cassé la gueule, merde.

Elle se raccroche à tous ces détails, aux regrets, aux excuses, elle refait déjà l’histoire, trop bouleversée pour questionner sa situation. Je pèse mes mots, consciente de sa blessure, de la confusion de sentiments, mais déterminée à défendre un minimum de respect pour la femme et l’épouse qu’elle est. C’est drôle comme tous les discours sur l’indépendance précieuse d’une femme vis à vis de son mari se sont évaporés. Cette situation, j’en avais imaginé des dizaines de scénarios au cours des dernières années, mais chacun s’articulait autour d’une Maman fière, en colère et combattante. Au lieu de quoi, le visage auquel je m’adresse par écrans interposés m’apparaît hagard, creusé par la fatigue et extraordinairement éteint.

Pourtant elle me parle. Pour la première fois de ma vie ma mère laisse tomber son show permanent, ces rôles changeants qu’elle se donne (la mère dévouée, la victime sacrificielle, la femme forte, la réac’, l’incarnation du bon sens populaire, la cagole…) et me parle, sans filtre, sans chercher à se faire passer pour ce qu’elle voudrait être. Elle est juste là, virtuellement face à moi, morte de trouille, prête à donner, pardonner, effacer, renoncer à ses bonheurs, à son jardin (!) et plus encore pour sauver son couple. Parce qu’elle l’aime, elle l’aime et c’est l’homme qui lui a donné la confiance et l’envie d’avoir des enfants, alors que l’idée l’angoissait tellement.

Elle ne sait pas tout, et moi je ne devrais pas en savoir autant. Ce que je peux lui dire en revanche, c’est que l’homme, soit-il mon père et cet “homme formidable qui l’a épanouie”, n’a pas tous les droits. Que faire le clair dans ses sentiments est compliqué, prendra du temps, et qu’envoyer bouler ce qu’on a construit  à deux et avec amour est proprement terrifiant. Mais qu’elle en est capable.

C’est drôle comme les évènements d’une vie coïncident et s’entrechoquent.
Et bousculent nos certitudes.

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