T’en va pas.

Mamie.

C’était il y a deux ans.

Ton cœur était tout faible, on avait cru bientôt te perdre. Et c’était une flèche en plein dans mon cœur à moi, qui me croyais un peu éloignée de toi, de vous, de ma famille en général. Choquée, je me découvrais inconsolable, et toute la nuit j’ai sangloté dans les bras d’un pauvre Patrick complètement désemparé face à ce chagrin.

Quand le risque s’est éloigné et que tu t’es remise sur pied est restée en moi cette étrange stupeur ainsi qu’un goût amer chaque fois qu’après vous avoir rendu visite, l’heure est venue de se faire des bises sonnantes, claquantes, des bises qui cognent contre les pommettes, pour se dire au revoir. Sous leur apparence joviale, ces embrassades me paraissent chaque fois plus tragique. Et si c’était la dernière ? Et si je n’allais plus pouvoir te parler – un peu fort, en articulant exagérément pour que tu comprennes -, plus pouvoir toucher tes mains étonnamment douces que tu agites passionnément quand tu commences à discuter ? Que je n’allais plus t’entendre rire comme une gamine en répétant l’heure de ton horloge parlante ? Que je n’allais plus avoir une chance de te prendre mieux en photo ? De te poser toutes ces questions sur tes amours de jeunesse, sur la guerre, sur la violence d’être une mère célibataire dans la France des années 1960, sur 90 ans d’Histoire ?

.

Et aujourd’hui, je suis loin et tu ne vas vraiment pas bien. Tes mots au téléphone étaient décousus, tandis que l’ambulance venait te chercher. J’avais oublié combien ça fait mal, d’avoir peur de te perdre. L’angoisse, les larmes. Et la froideur du téléphone.

C’est du Chopin que j’écoute là, ces nocturnes que tu affectionnes tant. Celle en do dièse mineur que tu chantonnes avec ta voix de soprano aujourd’hui un peu éraillée. La musique c’est si important pour toi. Tu nous l’a tant racontée, ton enfance dorée à danser au son du violon dont ton poète de père était virtuose. La Danse macabre, le Bal des animaux, les histoires qu’il vous racontait tandis qu’il jouait. Et toi devenue grand-mère gâteau, ces rituels quotidiens, auxquels tes deux petites filles assistaient, vacances après vacances, avec ravissement : Carmen, cet Amour enfant de bohème que nous te réclamions et que tu nous chantais comme à l’époque – bien trop brève – où tu étais cantatrice d’opéra. Les cassettes de Chopin, Beethoven, Schumann, Liszt et tous les autres, qui formaient le fond sonore immuable de chaque matinée chez toi.

Chopin et ses notes délicatement mélancoliques ont cette nuit une toute autre saveur. Intense, amère, pesante. Je me demande ce que tu ressentais toi en l’écoutant, ce que ça fait d’écouter du Chopin quand on est a eu ta vie, qu’on a vécu la guerre pendant son adolescence et qu’on est orpheline de ses deux parents depuis l’âge de 35 ans. Quand on a ton caractère d’acier -parfois de cochon-, ta poigne. Quand on a perdu la vue et trouvé le courage d’apprendre le braille à 80 ans. Quand on voit ses amis partir un à un. Je veux pouvoir te le demander. Te parler encore. Laisse moi le temps de venir te dire au revoir.

T’en va pas si vite.

S’il te plaît, ne t’en va pas si vite, pas comme ça…

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