Sieste parisienne

A tous les va-t-en guerre

Sieste parisienne
Paris, un rayon de soleil, une sieste sur l’herbe.

Quand je me sens désemparée, un peu perdue dans ma vie, j’ai pris l’habitude d’ouvrir Le Prophète, de Khalil Gibran. Qu’on ne peut pas vraiment soupçonner d’être un abominable perverti de croisé, hein. C’est un livre un peu magique, qui semble évoluer avec toi.  En fait c’est pas vrai, c’est toi qui changes, qui vieillis, et qui accèdes enfin à ces bribes de sagesse qui te paraissaient jusque là obscures et un peu pompeuses peut-être, avec ce ton biblique un tantinet anachronique… A 17 ans l’Amitié a pris tout son sens. A 19, c’est l’Amour. Peut-être qu’un jour la Mort, le Mariage et d’autres chapitres soulèveront enfin leur voile de mystère, quand l’expérience m’aura mûrie.

Aujourd’hui je le relisais, à la recherche de mots qui résonneraient plus fort que d’autres. J’ai cherché dans la Mort, j’ai cherché dans la Tristesse et la Joie, j’ai cherché dans la Souffrance. Et puis étrangement, c’est le chapitre sur les Crimes et les Châtiments qui m’a serré le cœur.

(…)
Souvent je vous ai entendu parler de celui qui fait un faux pas comme s’il n’était pas l’un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.
Mais je vous dis que comme les saints et les justes ne peuvent s’élever encore plus haut que ce qu’il y a de plus noble en vous,
Ainsi les méchants et les faibles ne peuvent également sombrer plus bas que ce qu’il y a de plus vil en vous.
De même que pas une seule feuille ne peut jaunir sans que l’arbre entier le sache tout en restant discret,
Ainsi nul homme ne peut mal agir sans que vous tous le vouliez en secret.
Comme une procession vous marchez tous ensemble vers votre moi divin.
Vous êtes à la fois le chemin et les pèlerins.
Et quand l’un de vous trébuche il tombe pour ceux qui sont derrière lui, en mettant en garde leurs pas lents contre la pierre d’achoppement.
Et il tombe pour ceux qui sont devant lui, dont le pas est ferme et rapide, bien qu’ils n’aient même pas pris le temps de repousser la pierre d’achoppement.
En dépit de mes mots qui pèsent sur votre cœur, je vous dis encore :
“Celui qui a été assassiné n’est pas irresponsable d’avoir été assassiné,
Et celui qui a été volé n’est pas irréprochable d’avoir été volé,
Le bon n’est pas innocent des actes du méchant,
Et celui qui a les mains blanches ne les a pas pour autant propres dans une sale affaire.
Ainsi, l’offenseur est souvent la victime de l’offensé,
Et plus souvent encore sur le dos du condamné se décharge celui qu’on ne peut inculper et qui reste non blâmé”.
Ainsi vous ne pouvez séparer le juste de l’injuste et le bon du méchant ;
Car ensemble ils se tiennent devant la face du soleil de même que le fil noir et le fil blanc sont tissés ensemble.
Et lorsque le fil noir vient à se rompre, le tisserand vérifie tout le tissu, et n’omet point de regarder de près le métier.
S’il en est un parmi vous qui chercherait à juger l’épouse infidèle,
Qu’il pose le cœur et l’âme de l’époux sur l’autre plateau de la balance.
Et celui qui se permettrait de fustiger l’offenseur qu’il sonde l’esprit de l’offensé.
Et celui qui tenterait de punir au nom de la droiture et qui irait jusqu’à porter la hache dans l’arbre du mal, qu’il en examine les racines ;
En vérité il trouvera les racines du bon et du mauvais, du fécond et du stérile, toutes entrelacées dans le cœur silencieux de la terre.
Et vous hommes de justice qui vous évertuez à être justes,
Quel jugement prononceriez-vous contre celui qui se révèle honnête dans la chair alors qu’il est voleur dans l’âme ?
Quelle peine infligeriez-vous à celui qui tue dans la chair alors qu’il est assassiné en son âme ?
Et comment condamneriez-vous celui qui abuse de votre confiance et use de sa violence,
Quand il se voit blessé dans son cœur et outragé dans son honneur ?
Et comment puniriez-vous celui dont le remords est déjà plus grand que les méfaits ?
Le remords n’est-il pas la justice rendue par cette même loi dont vous vous prétendez être les fidèles serviteurs ?
Cependant vous ne pouvez l’imposer à l’innocent ni l’ôter du cœur du coupable.
De lui-même le remords surgira dans la nuit, réveillant la conscience et l’invitant à se regarder dans le miroir de la vérité.
Et vous qui voudriez comprendre la justice, assurez-vous de faire toute la lumière sur chaque affaire dans ses moindres recoins.
Alors seulement vous saurez que celui qui a la tête haute et celui qui a la tête basse ne font qu’un :
Il se tient à l’heure de l’aurore, à mi-chemin entre la nuit de son moi-pygmée et le jour de son moi divin,
Et vous saurez que la pierre angulaire du temple n’est pas plus noble que la plus basse de ses fondations“.

Ces mots ont résonné en moi avec une étrange amertume aujourd’hui. La façon dont je les lis et les interprète est peut-être éloignée de ce que Gibran voulait évoquer. Mais c’est là la beauté de ce livre, de pouvoir y trouver les mots qui nous parlent, et les faire siens. Je vois l’ambiguïté possible du texte et ne veux blesser personne, parce que non évidemment, évidemment quand je surligne “Et celui qui tenterait de punir au nom de la droiture et qui irait jusqu’à porter la hache dans l’arbre du mal, qu’il en examine les racines”, je ne l’associe pas aux victimes mais bel et bien aux réactions guerrières qui m’inquiètent et me donnent des nuits blanches depuis la nuit de vendredi.

Ce texte je le lis comme un terrible avertissement à tous les va-t-en guerre. A tous ceux qui se précipitent tête baissée dans le vocable martial sans s’interroger sur les racines du mal, sans prendre le moindre recul sur ce qui a pu nourrir une haine aussi meurtrière et dévastatrice. Le plus douloureux dans cette histoire, c’est que contrairement à l’épouse infidèle et son mari ou à l’offenseur et l’offensé qu’évoquent ce texte, nos amis qui profitaient simplement de la vie avec l’insouciance du vendredi soir n’avaient vraiment, vraiment rien à voir avec tout ça. Ils ne jouaient pas avec l’humiliation, ce n’étaient pas eux les cerveaux de la ségrégation spatiale et de l’urbanisme pourri des banlieues, ils étaient même probablement les mecs et les nanas les plus cosmopolites de Paname, un peu hipsters un peu bobos peut-être, en fait juste des Parisiens de la rive droite qui profitaient simplement de la vie (aussi cliché que puisse être cette expression). Et aujourd’hui, alors qu’on est tous encore sonnés, que la pire gueule de bois de notre vie dure depuis quatre jours, que les larmes continuent de couler, qu’on s’accroche à des bougies pour réchauffer un peu nos cœurs… la stratégie politique française c’est de proposer une surenchère, une loi du talion absurde. C’est de sciemment amalgamer terrorisme et migrations, comme si la France, son fier drapeau et sa cocarde n’étaient pas censés représenter un pays qui s’est construit une identité au-delà des origines. Dimanche soir on bombarde lourdement Daesh en Syrie, comme si ça allait changer quoi que ce soit à la radicalisation de nos propres ressortissants, comme si éliminer une tête n’allait pas la voir remplacée dans l’heure par une nouvelle, voire par deux, trois, quatre, avec un EI qui se nourrit de toutes ces putain de violences pour se renforcer, en véritable Hydre de Lerne. Des hommes politiques s’écharpent et se rejettent la faute les uns sur les autres, tout en écorchant au passage les immigrés, l’espace Schengen et en faisant semblant de croire que l’islamisme radical c’est un truc qui ne se crée pas dans notre douce France. Merde les gars quoi ! Un minimum de logique, d’esprit pratique, enfin putain je sais pas mais ça ne vous saute pas aux yeux que c’est exactement ce qu’ils attendent, et que vos gesticulations sont la pire des réactions ?! Je suis mortifiée de voir avec quelle inconscience et indécence on jette de l’huile sur le feu…

Et pour vivre actuellement sous loi martiale en Thaïlande, avec une présence militaire visible à tous les coins de rue, un Internet complètement verrouillé et surveillé de si près que tu évites de taper certains mots-clés, un pays où la peine de mort n’a pas été abolie, un pays où des étudiants qui participent à une manif complètement pacifiste peuvent être maintenus en détention provisoire pendant 14 jours et menacés de 7 ans de prison, un pays où on fouille ton sac et le passe au détecteur de métal à l’entrée de chaque shopping mall, gare, station de métro ou musée… Je peux vous dire que non, c’est pas ce que j’ai envie de trouver à Paris. Pas d’existence en cage. On tiendra, et on tiendra libres. Paris is about life.

Putain, merde quoi.

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