La minute féministe / coup de gueule / je vide mon sac

Je reprends un peu l’écriture de ce blog car j’ai décidé aujourd’hui de parler d’un sujet qui me tient à cœur. Je suis tombée sur cette vidéo des Internettes, à savoir Léa Bordier et Lisa Miquet, deux nanas dont j’aime beaucoup le travail et l’esthétique. Sur la chaîne de Léa, tu trouves une série d’entretiens qui s’appelle Cher Corps et dans lesquels des Youtubeuses se mettent à nu, parlent de leurs insécurités, leurs complexes, leur rapport au corps, de ces petites choses qui les rendent fragiles, ou de ce que leur corps porte d’histoire et de cicatrices. Evidemment, ça me parle et me touche; il est tellement rare et difficile, même au sein de son cercle d’amis, d’être assez en confiance pour parler de ce sujet si intime et d’en parler vraiment, sans jouer la carte de l’ironie ou du sarcasme. Mais c’est un autre sujet :)

Dans cette vidéo donc, les Internettes ont décidé d’interroger une vingtaine de Youtubeuses françaises sur ce qu’être une vidéaste représente, et sur les défis auxquels elles font face. La raison pour laquelle je souhaite en parler ici est que si l’on parle quand même plutôt ouvertement des questions de harcèlement ou de dévalorisation de ces femmes par des armées de trolls anonymes, il me semble qu’on évoque plus rarement la question de l’autocensure.

Une phrase dans ce documentaire m’a particulièrement frappée:

“Quand les contenus qu’on regardait étaient encore contrôlés et décidés par les chaînes de télévision, on pouvait se dire que c’était parce qu’elles étaient dirigées par des cons. Pourquoi, quand on a eu accès à un espace d’expression, les filles se sont-elles automatiquement remises dans les cases qui leur sont généralement attribuées (maquillage, beauté, cuisine, déco) ? Pourquoi nous, les nanas, ne nous sommes-nous pas emparées de tous les sujets, de la physique à la politique ou aux arts martiaux ?”

Ben oui, pourquoi ?

C’est un sujet dont je parle assez régulièrement – plus avec mes amies que mes amis d’ailleurs – et qui me prend vraiment la tête car au fond je suis assez désemparée et ne sais comment apporter des solutions concrètes à ce problème bien réel. On a beau être des jeunes femmes éduquées et sensibilisées aux questions de genre, on continue à reproduire certains schémas et nous dévaloriser. Ça passe entre autre par l’autocensure, dont je pourrais citer des millions d’exemples.

Mais celui qui, personnellement, me bloque peut-être le plus est le cas de l’entretien d’embauche – voire même, des étapes préalables. Je m’explique. Quand je cherche un travail, je tends à limiter ma recherche aux domaines dans lesquelles je me sens vraiment compétente et autonome. Je réponds exclusivement aux offres d’emploi dont le détail me permet de me dire : “Oui, ça clairement je peux le faire et je peux produire un travail de qualité dès mon premier jour au bureau”. Corriger certains éléments de mon parcours pour embellir un CV (en se donnant un titre plus pompeux par exemple), ou prétendre avoir des compétences que je n’ai pas, en me disant que je peux bien apprendre sur le tas, sont des attitudes qui me sont vraiment étrangères. Eh bien, je suis consciente que je m’avance là sur une pente glissante, mais de l’expérience que m’ont apportées mes études ou mes débuts dans la vie professionnelle, ce type de micro-tricherie ou d’arrangements avec la réalité semblent être beaucoup plus faciles pour des mecs que pour des nanas. Attention je ne suis absolument pas en train de dire que tous les hommes trichent sur leur CV ou qu’aucune femme ne le fait. Il est possible que mon parcours personnel et celui des amies avec qui j’échange ne soit vraiment pas représentatif de la réalité, et que le hasard ait mis sur nos chemins un échantillon non-représentatif de tricheurs. Il est aussi possible que plein de filles fassent la même chose en catimini. Mais a priori, je pense qu’on a quand même un léger problème de mentalités.

Typiquement, le même genre d’attitudes sera observé lors de l’éventuel entretien d’embauche. Personnellement, je peine énormément à me vendre comme la meilleure, comme exceptionnelle, comme la personne qu’il vous faut. Mes meilleurs entretiens se sont déroulés avec des personnes qui étaient elles-mêmes assez sensibles, n’avaient pas de volonté de m’intimider à tout prix, et ont décidé de m’accorder leur confiance sur la base de mon enthousiasme et de ce que je pouvais leur présenter concrètement. Je me considère chanceuse. Chanceuse avant qualifiée, compétente, fiable. Quand certains de mes amis me disent qu’il suffit de savoir bullshit your way through it, j’adorerais y croire mais je n’en suis juste pas capable. Sortir quelques buzzwords et beaucoup de confiance en soi, c’est au-delà de mes capacités physiques (mon visage écarlate est le détecteur de mensonge le plus performant au monde). Ce sera la même chose au moment de négocier un salaire, une augmentation, une promotion. Une femme qui demande une augmentation s’expose à un refus beaucoup plus cuisant, car il sera teinté du mépris que l’on réserve à celles qui ne se prennent pas pour de la merde. Elle sera autoritaire, mal-baisée, carriériste, quand un homme est simplement ambitieux, qu’il ira loin.

J’imagine que les valeurs qu’on tend à inculquer aux petits garçons sont plus celles de l’aventure, du goût du risque, et que les petites filles sont bien plus encouragées à être sages et se tenir tranquilles par exemple. Qu’à force de baigner, et ce au-delà du cercle de la famille et de l’école, dans des représentations qui, de la littérature au cinéma en passant par les publicités, te rappellent à l’ordre, te suggèrent d’être aimable, douce et j’en passe, en tant que femme tu développes un étrange 6ème sens qui te ramène aussi irrésistiblement que subtilement à ta place. Tu t’autocensures, et le pire c’est que tu ne t’en rends même pas compte.

Et tout ça c’est sans même mentionner les innombrables expériences sexistes ou misogynes auxquelles tu peux faire face: du professeur à Sciences Po qui n’attribue que des 5/20 aux étudiantes et des 16-18/20 aux étudiants (heureusement c’était une exception, mais quand même…) en passant par tes différentes expériences pro où tu rencontres des jeunes et moins jeunes cadres en costard qui ne s’embarrassent même pas de ta présence pour lâcher sans complexe des remarques plus que limite sur la collègue/ la stagiaire/ la jupe qui vient de passer sous leur nez… Les réunions – y-compris à l’ONU – au cours desquelles tu observes, sidérée, la plupart des femmes se taire tandis qu’un collègue masculin va s’approprier sans vergogne les idées qu’une d’entre elle avait pu humblement proposer plus tôt, et s’en servir pour se faire mousser devant la hiérarchie. La banalisation des blagues sexistes dans le milieu des startups, où les femmes qui codent doivent s’imposer et gagner le respect de leurs pairs au sein de cette drôle de bro culture. Et où le reste doit juste s’excuser en permanence de ne pas savoir coder, d’être un peu bébête (c’est un peu binaire, 1: tu sais coder, 0: tu ne sais rien), où le “Oh even SHE can understand” ne fait bondir personne. Ce qui me frappe, dans tous ces milieux, c’est que la plupart des hommes qui agissent avec si peu de considération ne réalisent même pas la violence de leur attitude et de leur mentalité. Mais pire que ça, la plupart d’entre nous, jeunes femmes au début de nos carrières professionnelles, l’acceptent et avons internalisé, et allons parfois jusqu’à nous féliciter, avec un air gourmand, des petites miettes que nous pouvons grappiller à gauche à droite, sans réaliser que nous sommes encore loin, très loin de l’égalité.

 

Je ne sais comment conclure ce petit coup de gueule. En fait c’est peut-être aussi bien comme ça, une fin ouverte pour un combat loin d’être terminé. Regardez ce docu, et prenez la parole, forcez-vous les filles ! Si nous ne sommes pas capables, aujourd’hui, d’aller au-delà de cette autocensure, la prochaine génération ne sera pas plus avancée que nous. Et vraiment, ça me foutrait les boules.

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